Les relations comme actifs
Nous n'avons jamais eu autant de contacts. Pourtant, rares sont les personnes que nous oserions appeler au milieu de la nuit. Et si le véritable luxe était de retrouver la profondeur des liens ? Moins mais mieux.
Lucie Michaut
8/3/20265 min read


As-tu un réseau, des relations ou des connexions aussi furtives que des étoiles filantes qui n'exaucent aucun vœu ?
En 1938, Harvard lance la Grant Study, une étude dont l'ambition est aussi simple que vertigineuse : suivre la vie de centaines de jeunes hommes pendant des décennies pour comprendre ce qui favorise une vie longue, heureuse et en bonne santé.
Bien évidemment, les premiers chercheurs savent qu'ils ne verront jamais la fin de leur propre expérience. Près de 90 ans plus tard, plusieurs générations de scientifiques se sont succédé et la conclusion est la suivante : la qualité de nos relations prédit mieux notre bonheur, notre santé et notre longévité que la richesse, la célébrité ou le statut social.
Et l'humanité a fait ce qu'il y a de mieux (ou de pire) lorsqu'elle reçoit une idée juste : la prendre au pied de la lettre.
Puisque les relations étaient le secret, pourquoi ne pas donner l'illusion d'en créer davantage sans effort ? Et c'est ainsi que nous avons inventé des applications de rencontres, des réseaux sociaux, des communautés, des cercles...
Nous avons (faussement) appris à développer notre capital relationnel. Qui n'a jamais entendu le conseil de fréquenter des personnes plus riches que nous, plus intelligentes que nous, plus influentes que nous ? Et d'être toujours la personne la plus nulle de la pièce ? Ces conseils sont bons. Mais chaque rencontre doit-elle automatiquement produire un retour sur investissement ?
La relation a trouvé son modèle économique. Et comme tout modèle économique un peu trop rentable, elle perd en qualité au fil du temps. Et c'est ici que le bât blesse.
Il y a quelque chose d'amusant dans cette époque. Nous appartenons à toujours plus de communautés sans connaitre le moindre membre. Nous connaissons davantage de profils, mais moins d'histoires. Nous savons entrer en contact avec presque n'importe qui, sans être certains de savoir encore comment entrer dans une vie. D'ailleurs laquelle d'entre elles appellerais-tu à trois heures du matin si tu étais en galère ? Bizarrement, à ce moment précis, il n'y a plus de synergie.
Avant, on ne cherchait pas des relations. On cherchait un métier, un voisinage, une table autour de laquelle revenir chaque dimanche, une famille, un café où l'on retrouvait toujours les mêmes visages, une vie à partager. Les relations apparaissaient en silence, comme les rides ou les souvenirs, parce que le temps faisait son œuvre.
Le plus étrange est que nous employons toujours le même mot pour désigner autrefois quelqu'un qui connaissait notre histoire, et quelqu'un qui s'invite sur un réseau. Le paradoxe de notre époque est fascinant.
On est tous à un (dé)clic les uns des autres. Et à des années-lumière d'une véritable relation. Nous avons appris à compter nos relations sans vraiment savoir sur qui compter. Mais on est content (en apparence).
Quand une vérité devient un marché
La Grant Study ne disait pas qu'il fallait accumuler des relations. Elle disait qu'il fallait prendre soin des bonnes. La nuance paraît minuscule. Elle change pourtant tout.
Comme souvent, nous avons transformé une vérité humaine en stratégie d'optimisation. Nous avons remplacé la profondeur par le volume, la fidélité par la visibilité, la présence par la disponibilité permanente.
À partir du moment où la relation est devenue un indicateur, elle a cessé d'être une rencontre. Le problème n'est pas LinkedIn. Ni Instagram. Ni les communautés. Le problème commence lorsque chaque échange devient inconsciemment une transaction.
Quand une personne n'est plus quelqu'un à connaître, mais une opportunité à exploiter.
Quand la question silencieuse n'est plus :
"Qui es-tu ?"
mais :
*"Que peux-tu m'apporter ?"
Le piège du capital relationnel
L'expression est séduisante.
Capital relationnel.
Elle évoque quelque chose que l'on accumule, valorise et fait fructifier.
Mais une relation n'est pas une action cotée en bourse.
Elle ne prend pas de valeur parce qu'on l'ajoute à un portefeuille.
Elle prend de la valeur parce qu'on y consacre du temps.
Question à se poser :
Combien de personnes dans ton entourage te connaissent vraiment ?
Et combien savent simplement ce que tu publies ?
L'abondance de connexions produit parfois une famine de liens
Nous vivons probablement à l'époque la plus connectée de toute l'histoire.
Et pourtant, les études sur la solitude n'ont jamais été aussi inquiétantes.
Ce paradoxe mérite qu'on s'y arrête.
Nous pouvons écrire à un inconnu situé à l'autre bout du monde en moins de dix secondes.
Mais combien de voisins connaissent notre prénom ?
Nous avons remplacé les lieux où la relation se construisait naturellement par des espaces où elle doit désormais être fabriquée.
Autrefois, les relations étaient une conséquence.
Aujourd'hui, elles deviennent souvent un objectif.
Or, les plus belles amitiés naissent rarement parce que deux personnes ont décidé de "faire du réseau".
Elles naissent parce qu'elles ont partagé quelque chose.
Du temps.
Des difficultés.
Des repas.
Des projets.
Des silences.
Les souvenirs construisent ce que les algorithmes ne savent pas reproduire.
Les profils racontent peu
Un profil raconte une carrière.
Une histoire raconte une personne.
Nous savons aujourd'hui énormément de choses sur les autres.
Leur métier.
Leurs vacances.
Leurs opinions.
Leurs succès.
Mais très peu connaissent leurs peurs.
Leurs deuils.
Leurs échecs.
Leurs nuits sans sommeil.
Autrement dit, nous sommes devenus excellents pour découvrir des informations.
Beaucoup moins pour découvrir des êtres humains.
Question à se poser :
Qui pourrait raconter ton histoire sans consulter ton profil ?
Et de qui pourrais-tu raconter la sienne ?
Les relations ne se cherchent pas toujours
Pendant longtemps, on ne "développait" pas son réseau.
On développait sa vie.
Le reste suivait.
On retrouvait les mêmes commerçants.
Les mêmes voisins.
Les mêmes collègues.
Les mêmes habitués.
Le temps faisait lentement son travail.
Les liens apparaissaient presque malgré nous.
Aujourd'hui, nous cherchons parfois directement le résultat.
Nous voulons la confiance avant le temps.
L'amitié avant les souvenirs.
La proximité avant les épreuves.
Mais certaines choses refusent d'être accélérées.
Comme le bon vin.
Comme les arbres.
Comme les relations.
La confiance pousse à la vitesse des saisons.
Pas à celle de la fibre optique.
Question à se poser :
Dans quels endroits de ta vie la relation naît-elle naturellement ?
Que pourrais-tu construire sur plusieurs années plutôt que sur plusieurs semaines ?
Un exercice simple : l'audit de tes relations
Prends une feuille et dessine trois cercles concentriques.
Cercle 1 : Les indispensables
Les personnes que tu appellerais à trois heures du matin.
Et celles qui t'appelleraient sans hésiter.
Cercle 2 : Les relations vivantes
Des personnes avec qui le lien existe encore, mais mérite d'être entretenu.
Un message.
Un café.
Une promenade.
Pas parce qu'il y a quelque chose à obtenir.
Simplement parce que la relation mérite d'exister.
Cercle 3 : Les connexions
Toutes les autres.
Utiles parfois.
Agréables souvent.
Mais qui ne remplacent pas un véritable lien.
Puis pose-toi trois questions :
Est-ce que j'investis mon temps là où mon cœur est réellement engagé ?
Ai-je remplacé certaines relations profondes par une accumulation de contacts ?
Qui ai-je envie de mieux connaître, sans rien attendre en retour ?
Les étoiles filantes illuminent le ciel quelques secondes.
Les constellations, elles, nous servent de repères depuis des millénaires.
Les premières impressionnent.
Les secondes nous permettent de rentrer chez nous.
Il serait peut-être temps d'arrêter de collectionner les étoiles.
Et de commencer à bâtir des constellations. Ou des univers. Et de décider "qui" gravite autour de toi. Et vice versa.
Sagacité à l'état pur. Smartesse oblige.
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